Gouvernement du Québec

GÉOInfo - Chroniques du Québec géographique

Juilet 2010

La néogéographie ou la cartographie à l'ère du Web 2.0

Par Boris Mericskay et Stéphanie Roche,
Centre de recherche en géomatique, Université Laval

Les sciences géomatiques ont profondément évolué depuis le début des années 2000. D’abord réservée aux spécialistes, la géomatique actuelle se démocratise et se caractérise de plus en plus par des usages grand public (globes virtuels, GPS, services mobiles géolocalisés, etc.). Le Web géospatial, ou géoweb, constitue le principal support de diffusion des applications SIG et de l’information géographique. D'un côté, les technologies et les pratiques spatiales se combinent à celles du Web et du Web 2.0 : interopérabilité des outils et des formats, applications sous licences libres, interfaces simplifiées, développement des systèmes de géolocalisation, etc. De l’autre, les usages du Web 2.0 et des technologies qui y sont associées évoluent vers des formes plus matures de socialisation et de participation selon des logiques de travail collaboratif et de partage de l’information.

Le géoweb s’affirme ainsi aujourd’hui comme la plateforme collective privilégiée de production et d’échange de contenus géolocalisés. Il constitue l’environnement de support permettant l’émergence de nouveaux usages, de nouvelles pratiques, de nouvelles technologies, mais aussi de nouveaux contenus géographiques, pour l’essentiel générés par les utilisateurs eux-mêmes.

Un environnement technologique basé sur l’ouverture et le mélange

Les nouvelles technologies associées aux usages émergents du géoweb 2.0 transforment la manière de produire les cartes et introduisent la cartographie sous des formes renouvelées. Certains auteurs, pour des raisons principalement de marketing, parlent volontiers de néogéographie pour qualifier cette « cartographie 2.0 » (Turner, 2006; Maguire, 2007). Mais au fond, elle est principalement le résultat d’une démocratisation des usages de la donnée géographique et des technologies qui y sont associées, démocratisation rendue possible par un triple phénomène :

  • des avancées technologiques relevant davantage du Web que de la géomatique elle même (AJAX, XML, SOAP, RSS, tag, etc.);
  • la convergence technologique qui touche en particulier l’informatique nomade, la téléphonie mobile et les récepteurs GPS;
  • la simplification et la convivialité accrue des interfaces et des services Web.

Les technologies actuelles du Web offrent en effet des architectures plus flexibles, une meilleure réactivité d’affichage, une plus grande interaction avec les contenus et une interopérabilité plus poussée. La carte numérique change de statut. Elle devient à la fois interactive, dynamique, multimédia et mobile. Sa conception et sa diffusion ne sont par ailleurs plus l’apanage des seuls spécialistes. Chaque usager peut ainsi « jouer » au cartographe.

Pour lire et produire la carte, les usagers disposent en effet d’une boite à outils technologique de plus en plus riche, offrant des possibilités accrues de manipulation des données géospatiales. Ces outils reposent sur une combinaison de plusieurs technologies :

  • Les APIs – Application Programming Interface – (Google Maps, Bing Maps) permettent l’affichage de données de base (routes, images satellite, topographie, adresses). Ces APIs constituent les fonds de cartes (référentiels) du géoweb. Elles offrent de nombreuses fonctionnalités de manipulation des données (visualisation, création, diffusion, exportation).
  • Les services d’édition cartographiques offrent des fonctionnalités de création, d’importation et d’exportation de données et de cartes (Google My Maps (http://maps.google.com/support/bin/answer.py?hl=en&answer=68480), ZeeMaps (http://www.zeemaps.com/), Umapper (http://www.umapper.com/), MapSpread (http://www.go2web20.net/app/?a=mapspread)).
  • Les formats d’échange spécifiques du géoweb (KML, CSV, GML, Land XML) s’inscrivent dans la logique (compatible) des normes en matière de données géospatiales, en particulier celles de l’OGC (WMS, WFS, WCS, etc.).

Le succès de la néogéographie repose en grande partie sur sa capacité à proposer au sein de l’environnement distribué du Web (Cloud Computing) des services géographiques combinés, selon la logique de mashup (http://fr.wikipedia.org/wiki/Application_composite) (application composite), différentes technologies et contenus du Web. En d’autres termes, l’utilisateur peut combiner différents services Web, mobilisant des données géospatiales multimédias de sources diverses et variées afin de créer de nouvelles applications sur mesure. La valeur ajoutée de ces services Web géographiques personnalisés réside en particulier dans la possibilité offerte aux utilisateurs de manipuler un ensemble de données géospatiales (externes ou personnelles), de produire et de diffuser des contenus, d’annoter des cartes existantes ou de créer leurs propres cartes.

Umapper : service d’édition cartographique offrant diverses fonctionnalités
de manipulation des données géospatiales

Information géographique volontaire et cartographie participative

Les schémas traditionnels de production et de diffusion des données géospatiales se redessinent en même temps que se diversifient les producteurs de données géospatiales : particuliers, passionnés, communautés de pratiques, acteurs du Web, etc. Les millions de données géolocalisées produites et mises à jour par les usagers (photos, vidéos, POI, réseaux routiers, etc.) en sont la matérialisation concrète. Michael Goodchild parle d’informations géographiques volontaires VGI – (Goodchild, 2007), pour qualifier ces données hybrides. Ces dernières sont en effet le fruit d’une démarche le plus souvent spontanée et volontaire de création de contenus géolocalisés, portant aussi bien sur la composante graphique (personnalisation de l’iconographie) et géométrique (possibilité de relocalisation) que descriptive (diversification des contenus rattachés comme les commentaires, les photos ou les hyperliens). Des formes plus encadrées et « sollicitées » de production de données géospatiales se généralisent aussi, à l’image des initiatives comme Google MapMaker ou Tom-Tom MapShare, suivant le modèle du crowdsourcing (« externalisation par la foule »).

Dans ce contexte, la création et la diffusion de POI (points d’intérêts) s’imposent comme l’une des pratiques les plus populaires du géoweb 2.0. Cette pratique repose principalement sur l’annotation des cartes à partir d’informations considérées comme objectives (photos, informations pratiques, vidéos), mais aussi de plus en plus à partir d’avis plus « subjectifs » (qualification individuelle de services ou de lieux, recherche de consensus collectif des voies diverses, dont le vote).

La référence spatiale de ces balises spatialisées (POI) est le plus souvent de nature implicite. La carte n’est alors qu’un support d’organisation de l’information. Les contributions ne relèvent pas véritablement d’un « engagement spatial » des contributeurs dans la mesure où le rapport au terrain est limité. Il s’agit en quelque sorte d’une forme de cartographie passive, qui dans une logique de spatialisation de l’information, correspond à une généralisation de la géolocalisation des contenus du Web. Deux pratiques sont mobilisées dans ce contexte :

  • Le géocodage  consiste à affecter des coordonnées (le plus souvent géographiques : longitude et latitude) à un lieu (géoréférencement, geonaming, geoparsing);
  • Le géotagging  est le processus d'ajout de métadonnées d'identification géographique (géotags) à divers contenus (pages Web, flux RSS, articles, photos, vidéos ).

Des contenus Web géolocalisés (photos Panoramio, articles de Wikipédia, vidéos de You Tube)
sont visualisables sur Google Maps.

Les initiatives d’information géographique volontaires visant explicitement à produire et à diffuser de la connaissance géographique demeurent rares. Il en existe néanmoins quelques-unes comme OpenStreetMap (http://www.openstreetmap.org/) , Wikimapia (http://wikimapia.org/#lat=46.8&lon=-71.25&z=10&l=0&m=b) et, dans une moindre mesure, les annuaires locaux (Webcity, Dismoioù). Ces dernières reposent sur la volonté des contributeurs de créer de l’information géographique, dans une logique de contribution cohérente et d’enrichissement collectif. On parle ici de cartographie active. On en distingue deux formes :

  • la production d’informations géographiques au sein d’un environnement cartographique explicite par vectorisation ou import de relevés GPS (points, traces);
  • le géoréférencement de contenus déjà existants, qu’ils soient géographiques par nature ou bien par destination.

OpenStreetMap : une cartographie libre des réseaux routiers du monde.
Toutes les contributions proviennent des utilisateurs et sont diffusées sous licence libre.

Des enjeux économiques, scientifiques et citoyens

Au-delà des nouveaux outils plus conviviaux et accessibles, au-delà des nouvelles pratiques et des nouveaux usages, au-delà des nouvelles formes de données géospatiales qui la caractérisent, la néogéographie remet en cause les pratiques et schémas établis et interroge fondamentalement les sciences géomatiques. En ce sens, plus qu’un artefact marketing, elle constitue un objet de réflexion tant pour les praticiens que pour les scientifiques du domaine.

Sur le plan économique, le géoweb constitue l’un des principaux enjeux du Web et plus particulièrement du Web mobile. Le marché des services mobiles géolocalisés (LBS) est en pleine croissance et l’équipement en PND (Personal Navigation Devices ou systèmes autonomes de navigation GPS) comme en smartphone (téléphone intelligent) ne cesse de croître. Les services de géolocalisation et la mobilité convergent de manière à assurer volume, fraicheur et pertinence aux contenus proposés. De fait, la contribution des usagers est encouragée de manière à offrir des données mises à jour et enrichies continuellement. Le modèle du crowdsourcing ( externalisation ouverte) s’impose comme le nouveau modèle économique du géoweb 2.0.

Sur le plan scientifique, le rôle de la carte, des SIG et plus globalement des sciences géomatiques est remis en question. Le phénomène est encore trop récent pour que des théories soient véritablement établies et qu’un consensus soit trouvé tant en ce qui concerne le vocabulaire que les véritables impacts induits. Les réactions au sein de la sphère Internet se multiplient, et les publications sur le sujet commencent à émerger (Haklay et al., 2008; Goodchild, 2008; Hudson Smith et al., 2009; Roche et Feick, 2010).

Ces technologies et les contenus qui y sont liés laissent également entrevoir de nombreux enjeux sur le plan de la participation citoyenne. Dans la continuité des réflexions menées sur les SIG participatifs (PPGIS), le géoweb 2.0 interpelle les institutions, tant pour leurs besoins de fonctionnement que leurs missions d’intérêt public. D'une part, les nouvelles technologies sont en mesure de fournir des outils pour mobiliser et formaliser les connaissances locales et les réactions (problèmes, propositions) des citoyens sur des thématiques à enjeux (en matière de gouvernance locale ou de gestion de crises par exemple). D’autre part, les contenus géolocalisés créés par le public représentent un nouveau mode d’expression et constituent un potentiel d’enrichissement des données institutionnelles.

Toutefois, les limites et difficultés liées aux contenus générés par les usagers sont de tous ordres et ne sont bien entendu pas à ignorer (motivations variables des contributeurs, hétérogénéité des contenus, problèmes juridiques liés au droit de propriété et à la responsabilité, etc.). La question de la qualité de ces données et de la confiance à leur accorder demeure donc centrale et de nouvelles méthodes de mobilisation et de formalisation comme la géocollaboration ou la wikification de l’information géographique apparaissent (Sui, 2008; Mericskay et Roche, 2009). Ces nouveaux modes de production de données spatiales reposant sur l’interaction permanente des contenus et des utilisateurs favorisent une construction dynamique et collective des connaissances par la confrontation des points de vue et des représentations spatiales. À la manière d’un Wiki, la construction des savoirs géographiques repose sur un processus itératif, et toutes les actions sur les objets tant sur le plan géométrique et graphique que descriptif sont archivées. La traçabilité des modifications permet de raconter l’histoire de la carte au moyen de l’historique du contenu généré, offrant ainsi la possibilité de suivre son évolution dans le temps. La carte passe ainsi du statut de produit fini à celui de processus, à l’image de l’application Wikimapia (fusion entre Wikipédia et Google Maps) dans laquelle les contributions sont enrichies au fur et à mesure et leur pertinence repose sur un système de validation collective.

Bibliographie

  • Goodchild, M. F. 2007. Citizens as Voluntary Sensors: Spatial Data Infrastructure in the World of Web 2.0. International Journal of Spatial Data infrastructure Research, 2, 24-32.
  • Goodchild, M. F. 2009. NeoGeography and the nature of geographic expertise. Journal of Location Based Service, 3, 82-96.
  • Haklay, M., A. Singleton et C. Parker. 2008. Web Mapping 2.0: The Neogeography of the GeoWeb. Geography Compass, 2, 2011-2039.
  • Hudson-Smith, A., A. Crooks et M. Gibin. 2009. NeoGeography and Web 2.0: concepts, tools and applications. Journal of Location Based Service, 3, 118-145.
  • Maguire, D. J. 2007. GeoWeb 2.0 and volunteered GI. In Workshop on VGI. Santa Barbara.
  • Mericskay, B. et S. Roche. 2009. Cartographie numérique nouvelle génération : impacts de la néographie et de l'information géographique volontaire sur la gestion urbaine participative. In HyperUrbain.2. Paris: Europia.
  • Roche, S. et R. Feick (guest editors), 2010. Introduction. Special issue on Volunteered Geographic Information. Geomatica, 64(1), 7-9.
  • Sui, D. 2008. The Wikification of GIS and its consequences : Or Angelina Jolie's new tatoo and the future of GIS. Computers, Environment and Urban Systems, 32, 1-5.
  • Turner, A. 2006. Introduction to Neogeography. Sebastopol, O’Reilly.


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